Tout va bien. Tout va très bien...
Le président a sa majorité absolue. A lui et à lui seul. Le président-super-premier-ministre, qu'avaient conceptualisé Jospin et Giscard lors de l'inversion du calendrier électoral, ce sera lui. Chirac a l'habitude de mettre en pratique les théories des autres. La Blitzkrieg de l'UMP déclenchée au soir du 21 avril par Alain Juppé et Jérôme Monod a réussi au-delà de toute espérance. Les troupes nombreuses du nouveau parti unique s'apprêtent à investir l'Hémicycle. Vingt-cinq ans après la création du RPR, l'ordre chiraquien règne sur la droite française.
A gauche, les électeurs ont fait le boulot que Jospin n'avait pas osé exécuter: éradiquer la gauche plurielle. Renvoyer le PS à cette solitude terrible aujourd'hui, mais grosse de dominations futures, qu'avait envisagée Mitterrand en 1981.
Chevènement mort une deuxième fois, Hue disparu, Mamère inconsistant, Bayrou inutile, Le Pen tête basse. Le 21 avril semble loin, si loin. En un mois, la France a troqué un foisonnement à l'israélienne, où chaque famille, chaque tribu, chaque personnalité affirme son identité, pour un strict bipartisme à l'anglo-saxonne. Pour couronner l'édifice du 9 juin, il ne manque plus que l'instauration du scrutin majoritaire à un tour qui, faut-il le rappeler, n'avait été écarté en 1958 par le général de Gaulle que par crainte de la domination communiste sur la gauche. Michel Debré l'avait rêvé, Jacques Chirac l'a fait.
Mais le prix à payer est élevé. Très élevé.
L'abstention énorme de ce premier tour des législatives, plus proche des habitudes américaines qu'européennes, est à la fois la cause et la conséquence de cette table rase. L'abstentionniste du 9 juin est plutôt un homme jeune, ouvrier, peu diplômé. Exactement le profil de l'électeur de Le Pen. Ce n'est pas un hasard. Droite et gauche se disputent désormais les mêmes terres qui avaient déjà dit «oui» à l'Europe de Maastricht il y a dix ans. Là où vivent les «inclus», comme disent les sociologues, ceux qui profitent du système, de la mondialisation libérale, des nouvelles règles du jeu européennes. Et les autres? Ils font ce qu'ils peuvent.
Deux systèmes politiques se superposent ainsi peu à peu. Le premier concerne la «France d'en haut»; c'est le choix entre deux partis qui se ressemblent comme deux frères ennemis, se distinguent par le style, la «com», l'impact des passages télé; il a l'élégante simplicité d'un complet british. Le second taraude la «France d'en bas», aussi déstructurée qu'un «look» de banlieue; c'est un précipité curieux qui ravive les couleurs des familles traditionnelles de l'histoire politique française et place en pleine lumière une réaction identitaire anti-islamique, antilibérale et antiaméricaine, qui travaille toutes les vieilles nations d'Europe. Il oscille entre coup de boutoir «protestataire» et désintérêt, entre coup de gueule lepéniste et silence des agneaux.
Tout va bien. Tout va très bien...