En prenant l'antenne, les présentateurs télé avaient le sourire : malgré une morne campagne et une abstention record, la soirée allait réserver des « surprises ». Et les surprises, c'est bon pour l'Audimat. Comme à la foire, il s'agissait d'attirer le chaland. Restez devant vos écrans, bonnes gens, vous ne serez pas déçus ! Des têtes vont tomber, et on va vous dire lesquelles...Un fameux jeu de massacre, ce second tour. Dès 20 heures, on a compris : Aubry battue, Voynet laminée, Moscovici rejeté, Chevènement républicainement détrôné dans son fief de Belfort, Tasca et Lienneman remerciées... Les vedettes de l'ex-gouvernement Jospin ont suivi leur chef dans la défaite, entraînant avec elles Robert Hue, mais aussi des caciques socialistes réputés indéboulonnables comme Michel Vauzelle à Arles ou Georges Frêche à Montpellier.
Les perdants sont restés chez eux. A 21 h 15, Dominique Voynet, dont on avait entraperçu le visage décomposé peu avant la publication des premières estimations, dans sa permanence de Dole, s'était suffisamment reprise pour repasser à l'offensive... contre ses partenaires de l'ex-majorité plurielle : « Ce grand vent de droite a balayé beaucoup de certitudes, c'est une façon de faire de la politique qui a été mise en cause par les Français à l'occasion de ces législatives. »
Une demi-heure plus tard, Martine Aubry, elle, était toujours sous le choc. Elle a essayé, bravement, d'expliquer qu'elle prenait sa « part de responsabilité » de l'échec de la gauche, mais sa voix s'est brisée. Depuis les plateaux parisiens, les ténors socialistes épargnés lui avaient déjà fait leurs condoléances. Laurent Fabius s'était fendu d'une mimique désolée et Dominique Strauss-Kahn, en bon camarade, s'était ému de la défaite « injuste » de celle qui fut son irréductible adversaire au sein du gouvernement Jospin.
Mais l'ex-ministre de l'Economie semblait plutôt de joyeuse humeur, et il l'a prouvé en échangeant des amabilités avec Alain Juppé, en duplex depuis Bordeaux : « M. Juppé a gagné, on ne peut que le féliciter. » A quoi l'intéressé a répondu : « Merci, monsieur Strauss-Kahn, vous êtes beau joueur. » Françoise Laborde, qui animait le débat sur France 2, a bien essayé de gâcher l'ambiance en interpellant les deux hommes sur l'éventualité d'une future dissolution de la nouvelle Assemblée, mais l'heure n'était décidément pas à l'affrontement. Tout sourire, Dominique Strauss-Kahn s'est contenté de remarquer que, « quand on s'est tapé sur les doigts une fois, on évite de le refaire », tandis qu'Alain Juppé a esquivé d'un : « Je ne suis pas le mieux placé pour vous parler de cela. »
Comme au soir du premier tour, Bertrand Delanoë était partout et il avait la modestie agressive. A contre-sens du reste de la France, Paris venait de donner une majorité à la gauche et son maire se sentait pousser des ailes de géant. Le ministre des Affaires sociales, François Fillon, a essayé en vain de le ramener à la réalité. Bertrand Delanoë a repris la parole pour se lancer dans une interminable tirade : « Je n'ai jamais été au gouvernement, je ne suis que le responsable d'une grande collectivité locale, mais... »
Jean-Pierre Raffarin, lui, s'est contenté d'une intervention laconique depuis la Maison de la chimie, à Paris, où était installé le siège de l'UMP. Il a parlé de « petits bonheurs » électoraux qui créent de « grandes responsabilités », de l'« obligation de ne pas décevoir », de l'opposition qui sera « évidemment et naturellement respectée ». « Gouvernement de la ruse ! », a tranché Ségolène Royal, l'une des rescapés de la soirée, triomphante comme toujours, comme sa voisine, Elisabeth Guigou, également élue. Toute la soirée, elles ont affiché le même sourire, inaltérable. L'air de se demander pourquoi elles devraient tirer des leçons d'un échec qui n'a même pas semblé les affecter.