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Patiemment, le chef de l'Etat a su surmonter l'échec de 1997, tirer profit de sa cohabitation avec Lionel Jospin et rassembler son camp

Avec Lionel Jospin, les premiers contacts se dérouleront sans heurts notables. (Photo Marmara/Le Figaro.)


 
1997-2002, Chirac ou l'incroyable retour


Anne Fulda
[17 juin 2002]

« Mitterrand sera oublié par l'Histoire parce que c'est un homme qui n'a rien fait et a pris des pauses. En revanche, la place de Jacques Chirac est réservée. Il est à un tournant de l'Histoire de France. Et il peut apparaître comme l'homme qui a sauvé ou qui a tué la France. » Cette sentence prophétique est d'Emmanuel Todd. Elle a été prononcée par l'inspirateur malgré lui de la « fracture sociale », quelques mois à peine après l'élection de Jacques Chirac, en 1995. Aujourd'hui, au terme d'un septennat tronqué et à l'aube d'un premier quinquennat, elle prend tout son sens. Disposant désormais d'une majorité à sa main, Jacques Chirac est, en effet, en mesure de prendre sa revanche. Et de laisser, ou non, son empreinte dans l'Histoire.

Jusqu'à maintenant, et plus exactement jusqu'au 21 avril, Jacques Chirac n'aimait guère que l'on dramatise à l'excès les enjeux de la vie politique qu'il vivait avant tout comme un combat, une course d'obstacles. Mais, réélu grâce à un incroyable revers du destin et suite à l'élimination de son adversaire annoncé, carrément « traumatisé par le premier tour », Jacques Chirac est passé dans une autre dimension. Les ministres qui l'ont observé entre 1995 et 1997 et le voient aujourd'hui décèlent chez lui un changement évident. « Il est de plus en plus président de la République. Il a même abandonné ce style de proximité qui le caractérisait jusqu'alors. Ses rapports avec tous sont plus lourds, plus denses », témoigne un membre du gouvernement.

Cette mue présidentielle résulterait du réel choc qu'a entraîné la qualification de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de la présidentielle. Ironie du sort : Le Pen, que Chirac s'est toujours appliqué à écarter du pouvoir, Le Pen, qui est l'un des seuls hommes à qui le chef de l'Etat voue une « aversion profonde, politique mais aussi viscérale », comme en témoigne Alain Juppé, pourrait être le révélateur de Chirac.

Mais il est probable aussi que ce nouveau « nouveau Chirac » (« le nouveau Chirac, c'est comme le beaujolais nouveau, il y en a un chaque année », ironisaient les balladuriens en 1995) soit également le produit des cinq ans qui viennent de s'écouler. De cette troisième cohabitation qui a été la plus longue et probablement la plus éprouvante de la Ve République.

Jacques Chirac revient en effet de loin. Certes, il a déjà connu des épreuves dans sa vie. Il a eu le triste privilège d'être le premier chef de gouvernement de droite à expérimenter la cohabitation avec François Mitterrand, de 1986 à 1988, avant d'être sévèrement battu par son prédécesseur lors de la présidentielle de 1988. Il a connu l'humiliation d'être pratiquement rayé de la carte politique, en 1994, d'être déclaré « fini, foutu ». Un « has been », ricanait-on alors. Il a reçu des coups. Il en a donné. Il a trahi et a été trahi. Mais son pire souvenir restera probablement ces élections législatives de 1997 et la longue cohabitation qui a suivi. Sa plus grande humiliation politique, c'est ce terrible échec qui lui vaut d'avoir été le premier président de la Ve République à « rater » une dissolution, seulement deux ans après son accession au pouvoir. Ce fut en effet un échec personnel. Un véritable camouflet. Qui l'a mis KO debout.

Afin de mesurer le chemin parcouru par Jacques Chirac pour reconquérir le pouvoir, mais aussi pour se reconstruire et reconstruire la droite, il faut se souvenir de cet été 1997. Un général en chef à l'autorité amoindrie, des troupes décimées et divisées, un parti qui échappe à sa tutelle... L'armée chiraquienne est alors bien mal en point.

Dans un premier temps, le président de la République encaisse difficilement la débâcle. Tous ceux qui l'approchent en témoignent : il est littéralement cassé. Il ne souhaite même pas s'adresser aux Français pour tirer les conséquences de la défaite. A quoi bon ? « Le peuple a tranché, une page est tournée », se justifie-t-il en petit comité quelques jours après les élections.

A Lille, le 7 juin, lors de sa première sortie officielle après la défaite, au début d'un discours prononcé à l'occasion du 35e congrès de la Mutualité française, le président de la République ajoute tout de même un passage sur la cohabitation, cette « situation constitutionnelle un peu particulière ». Mais, entouré d'une poignée de nouveaux ministres socialistes et de Pierre Mauroy, il a le regard un peu perdu, il est ailleurs. « Il y a chez lui quelque chose de physiquement bloqué. Une sorte de réserve. On le sent sous contrôle. Sur le qui-vive », observe un proche. Il porte en lui « une insondable tristesse », confirme un conseiller, mais comme à son habitude, il tente de garder la face, de faire comme si de rien n'était.

Heureux hasard, le calendrier diplomatique du mois de juin 1997 permet au président de la République de ne pas ressembler à un roi fainéant, juste cantonné à l'inauguration des chrysanthèmes. Par ailleurs, le Jacques Chirac compassionnel qui s'occupe des bobos des autres pour mieux oublier ses blessures profondes réapparaît. Son bureau de l'Elysée se transforme en bureau des pleurs et il reçoit tous les députés battus de l'ex-majorité, s'enquiert de leur situation, cherche à les aider.

Malgré cet activisme, le président sait bien cependant qu'il lui faudra de longs mois pour remonter à la surface. Mais il sait aussi que le temps est devenu son principal allié. Au lendemain de la défaite, sa situation est d'autant plus délicate qu'il doit mener de front deux cohabitations, deux mariages forcés. L'un à Matignon, avec un premier ministre de gauche. L'autre au RPR, avec Philippe Séguin, qui vient d'être élu président du parti gaulliste, « son » parti, créé afin de le porter à l'Elysée.

Avec Lionel Jospin, les premiers contacts se déroulent sans heurts notables. C'est l'époque des déclarations de principe apaisantes, de la « cohabitation constructive ». Jacques Chirac en fait parfois même un peu trop dans la cordialité affichée avec sa nouvelle équipe gouvernementale. Certains ministres socialistes n'hésitent d'ailleurs pas à reconnaître qu'ils trouvent Chirac « sympa », sans que cela n'agace encore Lionel Jospin.

Le 14 juillet 1997, Chirac pose les bases de la cohabitation. Il entend faire preuve de vigilance sur les grands choix qui concernent la France sans se mêler de la gestion gouvernementale, ce qui reviendrait à remettre en cause le verdict des urnes, explique-t-on alors à l'Elysée. Pas question de porter des coups. Il est trop tôt, les troupes sont trop traumatisées, Chirac est en convalescence politique. Pour patienter, il compte sur ce que Dominique de Villepin appelle « l'expérimentation du principe de réalité » et l'usure du pouvoir, inévitable. « Jacques Chirac remontera certainement la pente. Car le pouvoir use, et car, tout comme François Mitterrand, Jacques Chirac est un animal politique tenace », analyse alors en privé Hubert Védrine, fin politique, ministre des Affaires étrangères de Lionel Jospin.

Il suffit donc d'attendre. D'attendre pour prendre sa revanche, ce à quoi Jacques Chirac pense très rapidement. Seule difficulté, lui qui est coutumier des assauts au sabre clair, doit apprendre la patience et les attaques au fleuret moucheté. Il comprend vite que la reconquête passera avant tout par des mots et des symboles.

Dès le 10 janvier 1998, lors de ses voeux aux Corréziens, le président de la République montre qu'il n'entend nullement disparaître de la scène politique : « Je dis et je continuerai à dire aux Français ce que je crois et ce que je veux pour le pays. » Le thème de la sécurité, qui sera martelé durant la présidentielle, n'est pas encore omniprésent mais il est tout de même intéressant de noter que dès janvier 1998, Jacques Chirac s'y intéresse en organisant à l'Elysée une réunion de travail sur la violence urbaine avec des maires de villes moyennes de toutes tendances politiques. Puis, lors d'une visite à Mantes-la-Jolie, d'où il lance un « appel à la mobilisation pour une intégration réussie » et regrette que « trop souvent aujourd'hui, la petite délinquance échappe à toute sanction ».

Mais le premier signe vraiment encourageant pour le chef de l'Etat intervient le 31 janvier 1998, lors des Assises du RPR organisées à Paris. Le nom de Jacques Chirac y est ovationné par la salle pendant douze longues minutes. C'est le premier message positif depuis des semaines et des semaines : même dirigé par Séguin, le RPR demeure malgré tout fidèle à Chirac. Un bonheur de courte durée : les régionales et les cantonales de mars 1998 sont, comme l'analyse alors Philippe Séguin, une « réplique » des législatives. Pis : à droite, certains sont tentés de conclure des accords avec le FN et Chirac doit, déjà, exhorter la « droite républicaine » à n'accepter « aucune compromission avec l'extrême droite ».

Peu de temps après, le chef de l'Etat renoue avec les tournées provinciales instaurées au début du septennat. A Angers, en mai, il parle d'Europe. En juin, devant l'assemblée générale de l'Union nationale des associations familiales, il prononce un grand discours sur la famille et écorne au passage la « politique en trompe l'oeil » du gouvernement socialiste. C'est le début de la période des « petits cailloux », comme on dit à l'Elysée. Jacques Chirac ne se prive plus de dire ce qu'il pense de la politique menée par le gouvernement de Lionel Jospin, mais il commence aussi à tracer les lignes de son projet alternatif. Il appelle « à faire le meilleur usage des marges de manoeuvre » offertes par le retour de la croissance et « à réduire résolument les impôts ». Il trace les contours de sa politique agricole, fait part, en Conseil des ministres, de sa « préoccupation » sur l'avenir de la protection sociale, avant, le 4 décembre, lors d'un discours à Rennes qui signe son vrai retour sur la scène intérieure, de se prononcer pour l'émergence d'une « démocratie de proximité ». 1998, marquée par la victoire des Bleus au Mondial de football – que Chirac exploitera au mieux – est bien l'année de la renaissance.

Cette fois, ça y est. Jacques Chirac est pleinement et complètement tourné vers sa réélection. Tout en continuant à semer ses « petits cailloux », le chef de l'Etat encourage la droite à réaliser l'union. Sa nouvelle posture est payante : en février 1999, et pour la première fois, sa cote de popularité devance celle de son premier ministre. L'offensive de l'Otan au Kosovo verra son grand retour sur la scène internationale, et lui permettra d'assumer son rôle de chef des armées. Les relations entre Chirac et Jospin ne cessent cependant de se tendre et l'année 2000 est marquée par de nombreux incidents entre l'Elysée et Matignon. Le cail lassage du premier ministre, en février 2000, à Bir-Zeit, entraîne une forte tension entre les deux hommes. La course de vitesse du premier ministre pour imposer à Jacques Chirac l'instauration du quinquennat, puis l'inversion du calendrier n'arrange rien. Mais ce sont surtout les suites de l'affaire de la cassette Méry – une affaire qualifiée d'« abracadabrantesque » par le chef de l'Etat – qui enveniment la cohabitation, de même que l'intervention de Jacques Chirac à la télévision pour demander l'interdiction des farines animales. La guerre est ouverte.

Les mois qui suivront et l'année 2001 seront encore pollués par les affaires, omniprésentes, et par la volonté de Chirac d'occuper le terrain tous azimuts pour s'approprier pratiquement tous les sujets susceptibles d'intéresser les Français. Lui, le jacobin de toujours, confirme sa mue de grand décentralisateur. Lui qui fut durant de longues années le défenseur d'une agriculture intensive et polluante se transforme en écologiste convaincu. Enfin, à partir du 11 septembre, Jacques Chirac devient le chef incontestable de la diplomatie française. Mêlant compassion et politique, grands principes et intérêts bien compris, il est, quelques jours après les attentats, le premier chef de l'Etat étranger à être reçu par son « ami » George Bush dans le bureau ovale de la Maison-Blanche. Il y témoigne de la « solidarité de coeur » de la France et de sa détermination à lutter contre le terrorisme.

Après le 14 juillet 2000, la lutte contre l'insécurité devient l'un des leitmotive du discours présidentiel. Certains de ses proches pensent que Chirac « tient le bon bout ». Fascinés par le modèle de François Mitterrand en 1988, ils sont convaincus qu'une campagne courte permettant de capitaliser sur la popularité de Jacques Chirac et son statut de président sortant suffira. Le début de l'année 2002 est pourtant plutôt morne. La campagne de Jacques Chirac peine à démarrer. Le « chef » semble en retrait. Comme anesthésié, timoré à l'approche d'une échéance qu'il prépare pourtant depuis des mois. En janvier, le doute s'immisce chez certains de ses partisans. Le retour en France de Didier Schuller, l'ex-conseiller général RPR des Hauts-de-Seine en fuite depuis 1995 et la parution annoncée, début mars, du livre du juge Halphen, n'arrangent rien. Jacques Chirac décide alors d'avancer son annonce de candidature. La « surprise d'Avignon » montre cependant rapidement ses limites. Le président sortant décline son programme tandis que le camp d'en face multiplie les attaques frontales sur ce président « quasi délinquant », que les Guignols qualifient désormais de « super-menteur ». La campagne de Chirac ne prend pas vraiment. Chirac continue à dire à tous ses visiteurs que se sera 50/50 que tout est possible. Malgré ses efforts, il ne semble pas vraiment « sentir » sa campagne. L'électrochoc du 21 avril lui facilitera la tâche. Le Pen est pour lui le meilleur et le pire adversaire qui soit. Ce sera en tout cas celui qui va lui permettre de remporter le deuxième tour avec un score de maréchal. Chirac réélu avec 82 % des voix, qui aurait pu imaginer un tel score après la dissolution de 1997 ?


 


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