Aux yeux de ses adversaires, Jacques Bompard est un homme dangereux. Parce que le maire d'Orange, réélu avec 60 % des voix dès le premier tour des municipales de 2001, représente l'une des rares chances qu'a le Front national d'entrer au Parlement. Parce que, décidé à tout pour emporter cette quatrième circonscription du Vaucluse où Le Pen obtint 34 % des suffrages le 21 avril, il ne se bat pas toujours à la loyale. Devant l'importance de l'enjeu, les ténors de la droite républicaine accourent pour soutenir Thierry Mariani, le député sortant, qui défend les couleurs de l'UMP. Nicolas Sarkozy, le ministre de l'Intérieur, Claude Goasguen, au nom de DL, et François Bayrou, qui a fait taire ses rancoeurs contre l'hégémonie chiraquienne. Après avoir ordonné à la prétendante locale de l'UDF d'abandonner la course, il est venu adouber Mariani, « seul capable de gagner ce combat vital ».Bompard a un bilan incontestable puisque les habitants d'Orange l'ont plébiscité. Depuis 1995, affirme le maire, les impôts ont baissé cinq fois tandis que l'endettement reculait de 60 millions de francs. « Et, malgré cette gestion de père de famille, j'ai investi deux fois plus que mes prédécesseurs pour rénover 130 rues et créer 500 places de parking gratuites en centre-ville. » Après trois maires incapables, dont aucun ne parvint à obtenir un deuxième mandat, Bompard a transformé la ville. Propre, coquette, elle est revivifiée. Ses adversaires dénoncent le bluff d'un maire qui se concentrerait sur l'apparence, fontaines et pelouses, plutôt que sur les équipements. « Autour de l'avenue de Chateauneuf, riposte Bompard, tout le quartier puait depuis trente-cinq ans. J'ai refait le réseau d'assainissement et, miracle, l'atmosphère est redevenue respirable. Ça ne se voit pas, car les travaux concernaient le sous-sol, mais ça se sent ! » Même colère quand il est accusé de favoriser le coeur bourgeois d'Orange au détriment des quartiers périphériques où vivent les immigrés maghrébins : « J'ai désenclavé Fourchevieille, une des cités les plus difficiles, en ouvrant de nouveaux axes. J'ai mis un gymnase à la disposition des jeunes, j'y ai aménagé des espaces verts. »
Mais cet ancien dentiste a une conception de la vérité qui explique la mauvaise réputation persistante des arracheurs de dents. Un exemple : recevant, mercredi à 14 heures, le journaliste du Figaro, il lui révèle que Mariani, soucieux de séduire les Arabes, est en train d'édifier à Valréas, la commune dont il est maire, une mosquée de style marocain qui occupera la moitié d'un terrain de 1 200 m2 situé avenue Meynard. « Cette décision a été prise en complète illégalité, affirme Bompard, parce que le bâtiment se trouvera sur des buses du tout-à-l'égout qui appartiennent au domaine public. » En fait de mosquée, il s'agit tout bêtement d'une villa privée. Malika Bontoux, l'épouse d'origine marocaine du vigneron Jean Bontoux, fait bâtir avec son mari une maison qui a reçu, le 13 mars, le permis de construire No 8413800J00 171. Et Bompard le savait : le matin même, de passage à Valréas où le marché hebdomadaire lui donnait l'occasion de distribuer ses tracts de campagne, il avait voulu vérifier son « scoop ». Bavardant avec Mme Bontoux, il découvrit que son tuyau était crevé. Mais l'invention était trop belle pour se priver d'en faire état, trois heures plus tard, devant le journaliste du Figaro !
Autre exemple : l'affaire de l'incinérateur à ordures que le préfet vient de fermer pour non-conformité aux normes sanitaires. Le maire d'Orange affirme : « J'ai refusé une escroquerie. On voulait m'imposer des coûts de fonctionnement atteignant 1 000 francs la tonne alors qu'à 25 kilomètres d'ici, un incinérateur intercommunal peut faire le même travail pour 450 francs. » Réplique indignée d'un haut fonctionnaire contraint à l'anonymat par son devoir de réserve : « Pendant sept ans, Bompard a bloqué toute solution de rechange parce que, malgré les risques pour la population, il tenait à convaincre ses électeurs qu'il avait fait des économies contre la volonté de l'administration. »
Et puis, le maire d'Orange a la caricature un peu facile pour justifier son refus du traitement social des problèmes urbains. Sachant que les électeurs du Vaucluse protestent simultanément contre l'immigration et contre la délinquance, il remarque : « Des bandes de jeunes maghrébins cassent pour obtenir des subventions. Après, ils doublent la casse pour doubler les subventions. »
Bompard aurait-il peur de Mariani ? Le député sortant l'a déjà battu deux fois et il ne prête guère le flanc aux accusations de laxisme lancées par le Front national contre la droite républicaine. Ce parlementaire de 43 ans qui, entre 1997 et 2002, a déposé plus de 1 700 amendements sur les textes législatifs concernant les grands débats de société, a été l'un des premiers élus à identifier l'insécurité comme le souci numéro un des Français. Au contraire, Jean-Pierre Lambertin, le porte-drapeau du PS, semble à ce point inoffensif que Bompard le reconnaît « bien brave ». Le candidat de la gauche n'aurait d'autre pouvoir de nuisance que d'abandonner ses voix à Mariani lors du deuxième tour.
Déclaré lepéniste à Paris, mais sans étiquette dans le Vaucluse, Bompard joue un formidable numéro d'équilibriste, alliant le muscle et le sourire. Missoun Messaoudi, le président de l'association Cap sur la citoyenneté, qui réclame vainement que la mairie consacre plus d'argent aux HLM, avoue : « Dans ma cité de Fourchevieille, les jeunes beurs le détestent mais leurs parents votent pour lui. Les habitants d'Orange sont amoureux de Bompard. » Dans le même quartier, un garagiste fixe les limites de ce phénomène politique : « Pour la mairie, je continuerai de voter Bompard mais pour la présidentielle, j'ai préféré Chirac à Le Pen. Et, pour les législatives, je choisirai Mariani. »