«Georges Sarre a des problèmes.» C'est en tout cas ce que veut croire la candidate de l'UMP dans la 6e circonscription de Paris, la RPR Claude-Annick Tissot. Pour la première fois en effet, le maire du XIe arrondissement, député de 1981 à 1988 puis de nouveau depuis 1993 – dans l'intervalle, il a été ministre – est contesté par le Parti socialiste dans son fief.Avant 1993, Georges Sarre était membre du PS, et président du groupe socialiste du Conseil de Paris. Depuis 1993, date à laquelle il a fondé avec Jean-Pierre Chevènement le Mouvement des citoyens (MDC), un terrain d'entente a toujours été trouvé avec son ancien parti. Dans la circonscription réputée la plus à gauche de Paris, cette situation lui a valu d'être le seul député d'opposition élu à Paris en 1993 avec 54 % des voix (Daniel Vaillant devait « doubler » la mise quelques semaines plus tard à l'occasion d'une partielle). En 1997, il a été réélu avec plus de 60 % des voix, s'étant, dans l'intervalle, installé à la mairie d'arrondissement, place Léon-Blum. Dans la culture politique parisienne, il était acquis que « le roi Georges est indéboulonnable ! ».
La campagne présidentielle est venue perturber la donne politique de l'arrondissement, sous la forme d'une candidature inédite d'une socialiste, Danièle Hoffmann-Rispal, conséquence directe de la campagne meurtrière de Jean-Pierre Chevènement contre Lionel Jospin. Georges Sarre a beau faire, se présenter comme le candidat de la « gauche républicaine » plutôt que du « Pôle républicain », nom de la nouvelle formation de Jean-Pierre Chevènement, la candidate socialiste risque de lui tailler des croupières en profitant du sursaut vengeur d'un électorat de gauche assommé par ce qu'il estime être « l'injustice » faite à Jospin. « Bien qu'ils ne soient pas revanchards, les militants socialistes du XIe ont souffert des propos de Chevènement contre Jospin », constate-t-elle.
« Danièle Hoffmann se montre, les socialistes sont très présents sur le terrain », remarque Claude-Annick Tissot, non sans malice : implantée depuis vingt ans dans le XIe arrondissement, investie pour la première fois aux législatives par le RPR, jusqu'alors réticent à mettre le pied à l'étrier de celle qui avait dénoncé, en 1996, l'opacité des marchés des lycées d'Ile-de-France, la « Madame Propre du RPR » savoure la situation, prête à ramasser la mise d'une « profonde discorde à gauche ». Aussi n'hésite-t-elle pas, sur les marchés, à parler longuement avec la candidate socialiste, « une femme de terrain », souligne-t-elle. Laquelle n'est pas dupe de ce petit jeu...
Le « roi Georges » minimise le risque, ou plutôt le banalise en affirmant qu'il a « toujours abordé une campagne comme si le danger était immense ». Il se refuse à croire que le PS ait dans l'idée de lui ravir la circonscription au risque de tailler en pièces la majorité municipale de Bertrand Delanoë (il préside le groupe MDC au Conseil de Paris, soit sept élus dont deux adjoints au maire). D'abord parce que Patrick Bloche, premier secrétaire de la fédération socialiste de Paris, est un élu du XIe arrondissement. « Il souhaitait un accord avec moi », remarque Georges Sarre. Ensuite, si Delanoë avait voulu le mettre en difficulté, il aurait missionné un candidat plus consistant... Jean-Luc Mélenchon, porte-drapeau de la Gauche socialiste, était d'ailleurs intéressé. Mais la parité et l'avantage aux candidatures de « terrain » ont eu raison de ses ambitions, contrariées aussi par le souci du maire de Paris de ne laisser débarquer aucun poids lourd du PS dans son territoire.
Arithmétiquement – c'est encore Claude-Annick Tissot qui le souligne – Georges Sarre est en difficulté : Jean-Pierre Chevènement a franchi les 7 % à la présidentielle, soit 1,5 point de plus que sa moyenne nationale dans un fief du MDC. Lionel Jospin en revanche a dépassé 24 %, auxquels il faut ajouter le très bon score de Christiane Taubira (la circonscription englobe les quartiers de Belleville et de Ménilmontant, dans le XXe arrondissement, sensibles au thème de l'intégration). L'étiage des Verts se situe autour de 10 %, et la campagne présidentielle n'a pas arrangé les rapports entre écologistes et chevènementistes.
Bref, Georges Sarre a tout intérêt à devancer Danièle Hoffmann au premier tour. « Nous avons un bon député, gardons-le » : c'est le slogan de Sarre, qui ne fait aucune référence au MDC ni à son ami Chevènement. Danièle Hoffmann, elle, porte haut les couleurs du PS. Claude-Annick Tissot fait simple : « Je suis la candidate de Chirac. » Lequel a obtenu 14,5 % des voix dans la circonscription le 21 avril.