A 17 h 30, lorsqu'elle débarque du TGV sous un ciel parisien plombé et s'apprête à se rendre au siège du PS où elle doit, en l'absence de François Hollande, terré dans son fief corrézien, conduire la réunion de coordination des débatteurs socialistes en vue de la soirée télévisée, Martine Aubry reçoit un coup au coeur. La région Nord, annonce France Info, dans la voiture de la mairie de Lille venue l'attendre à la gare, détiendrait, avec la Seine-Saint-Denis, le record de l'abstention : près de 50 %. Martine Aubry blêmit : « C'est très mauvais pour nous », murmure-t-elle. On devine qu'elle ajoute in petto : « Et pour moi. »Et si elle allait perdre la 5e circonscription du Nord, où elle fut élue en 1997 par 60 % des voix au second tour ? Depuis des jours, cette angoisse la tenaillait. Elle avait eu beau, après l'avertissement du 21 avril, réinvestir son terrain avec l'acharnement qu'on lui connaît – celui d'un bulldozer ; elle avait eu beau, « du matin au soir, faire les escaliers des HLM, les marchés et les sorties d'école », rien ne lui répondait.
« Les gens sont gentils, constatait-elle. lls sourient. Mais ils ne disent rien. On ne sent rien. » Pas le moindre signe, sauf des signes de décomposition : à droite, certes, où un jeune candidat de 32 ans, Sébastien Huyghe, investi par l'UMP, était harcelé par un UDF, Dany Wattebeld, maire de Lesquin, qui s'appliquait à semer la confusion en se réclamant lui aussi de la majorité présidentielle. A l'extrême droite, également : Jacques Bourrez, bien implanté au conseil régional et comme conseiller municipal de Loos, était passé chez Mégret, tandis que la candidate lepéniste, Viviane Ghyselinck, avait du mal à percer. Mais que dire de la gauche ! Un PC qui s'effondrait à vue d'oeil. Pas moins de trois trotskistes et quatre écolos...
A 18 heures, alors que la voiture officielle se fraye péniblement un chemin dans les embouteillages parisiens, le portable du maire de Lille et celui de son officier de sécurité ne cessent de crépiter : quelles nouvelles du PS ? Et du Nord-Pas-de-Calais ? Et de cette 5e circonscription, qui va de Loos à Seclin ? Depuis le matin, Martine Aubry le répétait : « Tout peut arriver, y compris le pire ». Cette fois, elle commence à le croire. « A 50 % d'abstention, lâche-t-elle d'une voix étranglée, je n'atteins pas la barre des 12 % de suffrages. Je ne suis pas au second tour. »
Ah, si elle n'avait pas été si « bonne fille » ! Si, au lieu d'accepter de se présenter à la lisière de sa ville, dans cette 5e circonscription de 110 000 habitants qui comprend des zones industrielles touchées par des fermetures d'usine et des zones rurales en pleine crise, elle avait revendiqué, comme c'était la tradition pour le maire de la ville, la confortable première circonscription, celle où elle habite, à l'ombre du Beffroi ! Et d'ailleurs, à quoi bon s'être effacée devant Bernard Roman, son rival socialiste malheureux à la succession de Pierre Mauroy ? Il ne lui en a manifesté aucune reconnaissance, bien au contraire, lui qu'elle soupçonne d'avoir alimenté les pires rumeurs du livre La dame des 35 heures, dont elle n'est, confie-t-elle, « pas encore remise ».
Mais trop tard. « J'aurai fait tout ce que je devais et tout ce que je pouvais », soupire-t-elle, intégrant déjà la défaite. Il lui restera la mairie de Lille. C'est déjà beaucoup. Après tout, ni Laurent Fabius ni Dominique Strauss-Kahn ne disposent d'un fief de cette importance. Quant à Bertrand Delanoë, le maire de Paris, qui joue à faire croire qu'il pourrait être candidat à l'Elysée, il ne pèse pas vraiment au PS.
Ah, si Fabius et DSK avaient eu le courage de venir en débattre en face, au lieu de se contenter de critiquer de l'extérieur ce projet jugé par eux « gauchiste » ou, pire, de tenir un double langage. « Avec Henri Emmanuelli, au moins, on se colletait mais on discutait ! » Ce qu'il faudrait que l'on comprenne, voyez-vous, c'est qu'elle a une morale, elle, en politique et qu'elle n'a pas peur de le dire : aux caciques du PS comme aux électeurs rencontrés tout au long de cette campagne à l'occasion de réunions débats.
La colère lui sied. En arrivant à 19 h 40 à France 2 pour se faire maquiller, elle est toujours pendue à son téléphone portable. Mais elle respire mieux : les électeurs de la 5e circonscription du Nord lui ont donné 31 % de voix. Même si ses alliés de gauche et en particulier le PC s'effondrent, l'honneur est sauf et l'espérance renaît. Martine Aubry part, seule à gauche, au combat face au FN Carl Lang et à l'UMP Patrick Devedjian. « L'action ? lance-t-elle à celui-ci, et à travers lui, à Jacques Chirac, quelle action ? Vous prétendez parler pour la France d'en bas. Mais c'est la France d'en haut que vous servez ! »